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Nos voix entravées et propos racistes banalisés - Réaction à la table ronde au MNHA



Lors de la Table ronde intitulée « Le Luxembourg , un État colonial ? », qui s’est tenue le 2 juin dernier, figurait, parmi les invités, Fernand Kartheiser de l’ADR… Par ce choix douteux, l’organisateur, de l’évènement espéraient sans doute proposer un débat « animé » offrant une pluralité d’opinions.

Pourtant, si certains défendent l’idée du débat comme un outil indispensable en démocratie, d’autres se dressent pour y poser une limite : débattre publiquement avec les parties populistes, c’est aussi reconnaître et accepter que leurs idées méritent d’être discutées, voire diffusées - même si elles sont dangereuses pour le vivre-ensemble…

Inquiète, j’ai néanmoins accepté l’invitation en misant sur un encadrement comme une modération à la hauteur des difficultés et risques de la tâche. Si j’ai accepté d’y participer, c’était pour une seule raison : permettre que les questions cruciales liées à notre passé colonial soient discutées par un panel d’activistes, de politicien.ne.s et d’historien.e.s.

Hélas, l’événement n’a pas rempli les conditions favorisant un débat de qualité démocratique. La dite « Table ronde » a rapidement muté en plateforme de diffusion d’idées négrophobes !

D’une part, l’étrange méthode de modération ainsi que les places assignées aux intervenant.e.s ont privilégié les interventions du représentant d’une mouvance nationaliste. Assis à côté de la modératrice, M. Kartheiser a pu systématiquement répondre en premier à toutes les questions. Les prises de parole de Richtung 22 et celle de Finkapé en ont été défavorisées puisque la même question nous arrivait en fin de « tour de table »... S’en tenir à une alternance dans les prises de parole aurait facilement remédié à ce « privilège » offert au représentant de l’ADR.

D’autre part, cette asymétrie a été accentuée lorsque, en tant que représentante de Finkapé, mon tour de parole a été ignoré à deux reprises ! Ce qui m’a contrainte à monter au créneau : pour être entendue, il a fallu que j’élève la voix, renforcée par le soutien et l’insistance du public... A nouveau, une simple prise de parole publique, en tant que personnes racisées, nous a exposé à une invisibilisation qui a saboté notre droit à l’expression et brouillé l’image de notre expertise.

Des propos racistes banalisés

En outre, cette modération bancale n’a pas permis au panel de contrer les propos de M. Kartheiser. Laisser dire dans un contexte public que « le colonialisme a eu des effets positifs » sous prétexte que celui-ci aurait permis de construire des routes, des écoles et des hôpitaux, nous a profondément choqué et a ravivé des blessures. Un tel discours hypocrite nie la spécificité du colonialisme, son projet central de domination et ses ravages.

En effet, les routes ont été construites pour exploiter les ressources en faveur des colons et aucun historien n’oserait prétendre que le nazisme a joué « un rôle positif » du fait que ce système génocidaire a aussi bâti un important réseau d’autoroutes !

De tels propos ajoutent au mépris envers les personnes d’ascendance africaine car ceux-ci justifient l’exploitation, l’humiliation, la torture et le massacre des Africains et de sa diaspora durant près de 500 ans... Une fois de plus, la vulnérabilité́ des personnes d’ascendance africaine n’a été ni reconnue ni respectée et, bien souvent, les violations de leurs droits fondamentaux ne sont pas publiquement condamnées.

Crier pour que cela cesse !

Il a fallu le courage et l’exaspération d’une militante afrodescendante pour mettre un terme à cet insupportable faux débat. Celle-ci a littéralement crié son indignation ! Mais quel prix paiera-t-elle pour cela ? Ce déplorable événement a eu un impact considérable sur sa santé, sur notre santé, et s’ajoute à la longue liste des expériences négatives qui consolident notre trauma racial.

Pour rappel : « le traumatisme racial (Race based Trauma) est défini comme une réaction traumatique à une accumulation d'expériences négatives liées au racisme. L’exposition directe (agressions verbales, physiques) ou indirectes à ces expériences négatives a le pouvoir de déclencher un trauma. Aussi, le simple fait d'être témoin d'une discrimination à l'encontre d'un membre d'un groupe racisé peut déclencher ce phénomène. De plus, la particularité du traumatisme racial réside dans son impact intergénérationnel, ce qui interpelle indubitablement quant à l’impact psychologique du traumatisme historique lié à la colonisation et à l’esclavage. » (Bepax).

Pour un vrai débat et un plan de lutte contre le racisme

Nombre de participant.e.s, racisées et blanc.he.s, nous ont ensuite confié leur indignation et profond malaise suite à cette « Table ronde ». Un malaise qui souligne que, malgré les bonnes intentions des organisateurs, il y a indubitablement eu des dérapages. Ce malaise constitue également la preuve que les mentalités changent et que la démarche décoloniale est inexorable.

Si cet évènement du 2 juin relève de l’acte manqué, cela ne doit nullement NOUS arrêter dans la poursuite de la reconnaissance des torts causés par le colonialisme, de la responsabilité de l’Etat luxembourgeois et vers la réparation de ses conséquences actuelles ; à savoir : le racisme structurel. Et cela, par tous les moyens légaux possibles !

Pour autant, il est hors de question d’accepter à nouveau de telles conditions de « débat » qui portent atteinte à notre intégrité comme à notre dignité.

Antonia Ganeto Pour Finkapé RAL , le 14.06.2022

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